Chronique de second tour n° 9

04/05/2017

Sous la Vème République, grâce au scrutin uninominal notamment, la France a joui d’une grande stabilité politique. Les élections législatives ont en général dégagé des majorités claires, ce qui a mis le pays à l’abri des jeux parlementaires. C’est un progrès notable après l’instabilité des IIIème et IVème Républiques.

Si les Français élisent Emmanuel Macron à la présidence de la République, ils lui donneront – j’en suis sûre – une majorité parlementaire lui permettant d’agir, lors des élections législatives de juin prochain. Mais on peut comprendre que les Français s’interrogent sur la manière dont un mouvement aussi jeune entend gouverner.

Le système majoritaire a beau rassurer, il ne faudrait pas l’idéaliser à l’excès. Le succès du Front national comme la défaite des deux principaux partis de gouvernement invitent à regarder les failles de plus près et à rompre avec les mauvaises habitudes.

Même quand chacune des deux grandes familles politiques était seule au pouvoir, l’occasion n’a pas toujours été saisie de mener des réformes courageuses, préparant l’avenir, loin de là. Depuis des décennies, le Parlement a voté chaque année un budget en déficit, générant une dette gigantesque (aujourd’hui près de 2200 milliards d’euros soit 97 % du PIB). La balance commerciale française est déficitaire, l’école de la République inégalitaire, pour ne citer que deux problèmes majeurs. Ces erreurs ont non seulement obéré l’avenir des jeunes générations mais ont abouti à violer les engagements de la France, régulièrement ratifiés par le peuple français (traité de Maastricht) ou le Parlement national lui-même (traité de Lisbonne), minant sa crédibilité. Une majorité trop large ne contrôle guère l’exécutif. La réforme constitutionnelle de Nicolas Sarkozy qui a accru les pouvoirs de l’opposition a commencé à apporter une réponse mais ce n’est qu’un premier pas.

Il arrive aussi parfois qu’une majorité absolue à la sortie des urnes s’effrite en cours de mandat. Entre 2012 et la fin du quinquennat de François Hollande, les « frondeurs » ont fait défection. Dans ce cas, une majorité trop étroite entrave l’exécutif.

Enfin et surtout, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, la classe politique française a parfois perdu de vue l’intérêt général. Trop souvent elle a privilégié la polarisation droite/gauche, au détriment d’une approche plus pragmatique. Refuser de voter une loi portée par « le camp d’en face », comme cela a été le cas à propos de loi El Khomri par exemple, aboutit à ce que des mesures utiles pour lutter contre le chômage ne soient pas adoptées. Faut-il que des élus d’opposition refusent systématiquement les progrès proposés par d’autres, seulement pour prouver qu’ils pourraient faire mieux eux-mêmes ? C’est pratiquer la politique du pire. Chacun profite finalement de la posture de l’autre pour entretenir sa clientèle et cultiver ses illusions. Les lois de l’économie, les engagements européens et parfois même le bon sens sont ignorés pour maintenir un double immobilisme.

Certaines lois faites par les uns ont été défaites par les autres, lors de l’alternance, en entraînant une instabilité fiscale ou pénale peu judicieuse. Dans ce travail de… Pénélope (la femme d’Ulysse, dans l’Odyssée) que reste-t-il finalement du souci du bien commun ? Ceux-là mêmes qui, sur les estrades, chantent la Marseillaise la main sur le cœur font trop souvent passer leur intérêt partisan avant celui de la nation ; ils oublient les jeunes sans emploi ou les chômeurs de longue durée.

Les électeurs dépités, tentés de prendre leur « revanche » aux législatives contre En marche, devraient se demander qui en serait la victime.

Certaines expériences peuvent aider à imaginer l’avenir. Au Parlement européen par exemple, en raison du scrutin proportionnel, il n’y a pas de majorité dès le soir de l’élection. C’est aussi le cas dans plusieurs pays du nord de l’Europe, gouvernés par des coalitions.

Dans ces cas, soit des contrats de coalition sont conclus, plus ou moins détaillés (ils comportent plusieurs centaines de points en Allemagne). Soit les majorités se créent dossier par dossier. Les députés ne sont pas enfermés à l’avance dans un jeu de rôle consistant à être pour ou contre. Le gouvernement doit les convaincre ; c’est pourquoi Angela Merkel rappelle à tous ses visiteurs, en montrant par la fenêtre le bâtiment du Parlement, en face de la chancellerie, que le centre du pouvoir se trouve, dans la République fédérale, au Bundestag. C’est devant l’assemblée parlementaire qu’elle se rend avant et après chaque Conseil européen, afin de recevoir mandat et de rendre compte.

Dans ces systèmes, l’adoption des textes législatifs donne lieu à des discussions approfondies où les sensibilités s’expriment, parfois vivement, mais, à un certain moment, des compromis sont noués. Le refus de la confrontation systématique appelle un travail plus poussé. La majorité n’impose pas à tous sa tyrannie ; la minorité ne s’installe pas dans la facilité. Naturellement, il ne faut pas non plus enjoliver. Selon le nombre de partenaires de la coalition ou les rapports de force dans l’hémicycle de Strasbourg, les coalitions fonctionnent de manière plus ou moins fluides, les compromis sont plus ou moins solides. Retenons que les pays qui ont cette tradition ne sont généralement pas mal gouvernés. Leur sérieux budgétaire, comme leurs performances économiques invitent souvent au respect. Quant au Parlement européen, si souvent méprisé en France, il fait preuve, sur les dossiers législatifs, d’une expertise reconnue.

Pour pallier l’absence de majorité absolue ou même pour marquer qu’il est temps, sur certains sujets urgents, de pratiquer une forme d’union nationale, les modérés pourraient se rassembler. Parmi les priorités pouvant faire l’objet de ce qu’il a appelé « un contrat avec la nation », Emmanuel Macron a énuméré l’éducation, la sécurité interne et externe, la réforme du marché du travail, la transition énergétique et le numérique, l’Europe, le renouvellement démocratique. Si ces sujets étaient pris à bras le corps au lieu d’être livrés aux aléas des joutes partisanes, la France s’en porterait mieux.

Vu la menace que représente le score élevé de Marine Le Pen, il appartient aux hommes et femmes de bonne volonté de travailler ensemble dans l’intérêt supérieur du pays et de l’Europe. S’ils ne mettent pas leur rivalité de côté pour répondre sans retard aux attentes des citoyens, ils seront remplacés par des individus de mauvais aloi.

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