Chronique de second tour n° 7

02/05/2017

Le patriotisme inscrit les êtres humains dans une lignée et dans un territoire. Etymologiquement, la patrie c’est « la terre de nos pères ». Le patriotisme relève donc avant tout d’un attachement sentimental, émotionnel. Mais rien n’interdit, pour bien défendre sa patrie, de raisonner sur le meilleur moyen d’y parvenir.

Longtemps, les peuples ont choisi la confrontation, oubliant que c’est un seul et même réflexe qui pousse les frères humains à exacerber leurs différences. S’il se transforme en nationalisme, le patriotisme mène vite à la guerre. Ainsi ont péri en Europe, dans la première moitié du vingtième siècle, des millions de soldats et de civils. Après 1945, les fondateurs de la Communauté européenne ont eu l’intuition géniale d’un patriotisme nouveau, misant sur la coopération, permettant d’associer ses propres aspirations au patriotisme d’autres peuples, au service d’un intérêt supérieur partagé.

Les souverainistes, Front national en tête, confondent souvent l’attachement à la patrie et le choix des armes pour la défendre.

Ils en restent à un patriotisme d’affirmation. Scander « on est chez nous » exalte les militants. Mais est-ce vraiment le meilleur moyen de veiller à l’intérêt national ? Rien de moins sûr. La diabolisation des étrangers nourrit l’obsession d’instaurer des contrôles aux frontières. Elle mène au protectionnisme économique qui – l’histoire l’a prouvé – finit par appauvrir ceux qui le pratiquent. Quant à la « préférence nationale », non seulement elle est moralement inacceptable mais elle peut se révéler nocive pour le pays, en le privant de talents. Marine Le Pen envisage, non sans contorsions, la sortie de l’Union européenne et de l’euro afin de récupérer, selon elle, tous les leviers d’action. Mais jamais elle ne démontre de manière convaincante les bénéfices que les Français pourraient en attendre, ni la faisabilité de l’opération. Tout se passe comme si l’évocation lyrique de la souveraineté comptait plus que les résultats.

Cette approche à courte vue se désintéresse de l’action. Elle ignore les contraintes liées à l’état du monde. Nul ne peut pourtant nier, en 2017, la force des interdépendances : les flux internationaux de marchandises, de capitaux, de personnes sont massifs ; le terrorisme ou le changement climatique ne connaissent pas de frontières. Notre prospérité dépend des échanges. Remettre des guérites à Vintimille ou sur le pont de Kehl ne suffira pas à arrêter les criminels, ni à enrayer la hausse des températures. Il n’est pas dans notre intérêt national de nous priver d’instruments d’influence européens.

L’Union européenne est le plus sophistiqué d’entre eux. La politique commerciale commune nous permet d’obtenir du Canada ou de la Corée des conditions d’échange plus favorables que chacun de nous ne pourrait le faire séparément. La politique européenne de concurrence est un levier de puissance, face aux grandes multinationales américaines comme Apple par exemple. Enfin, depuis la création de l’euro, notre souveraineté monétaire s’est accrue : notre monnaie pèse plus lourd dans les réserves de change des autres pays, notre voix est mieux entendue, nous empruntons moins cher. Il faut sans aucun doute redonner à l’Union européenne plus de dynamisme et revoir certaines politiques mais la France ne serait pas mieux protégée dans la mondialisation en se coupant de ses partenaires.

La préférence donnée au verbe sur l’action se reflète fort bien dans l’attitude des députés frontistes au Parlement européen. Ils n’ont brillé ni par leur assiduité, ni par leurs fréquentations. En bornant son action à un travail de sape, en n’entretenant aucun lien avec des partis de gouvernement, Marine Le Pen n’a pas pesé sur les décisions européennes. A en juger par la virulence de ses attaques à l’encontre du Président de la République et de la Chancelière allemande, dans l’hémicycle de Strasbourg, en octobre 2015, il n’est pas certain qu’elle ait pris la mesure de la fonction présidentielle. Enfin, en détournant l’argent public à des fins partisanes, ce parti a abîmé l’image de la France. Ce n’est guère patriotique.

A tout bout de champ, les membres du Front national se proclament patriotes. En réalité, ils usurpent largement ce titre. Leur vision lénifiante de l’économie dissimule aux Français l’effort à fournir pour rester dans la course mondiale. Leur attitude au Parlement européen ne les autorise guère à donner des leçons aux pro-européens. Ces derniers, tout aussi attachés à leur pays, privilégient peut-être des méthodes moins spectaculaires, ils ont assurément le verbe moins haut mais ils sont bien plus efficaces.

La vision binaire des europhobes est datée : elle consiste à faire comme si, en 2017, il fallait encore choisir entre la nation et l’Europe. Au XIXème siècle déjà, Victor Hugo était persuadé du contraire : « Lors même que nous nous unissons à l’Europe dans une sorte de grande nationalité, la France n’en est pas moins notre patrie, comme Athènes était la première patrie d’Eschyle et de Sophocle. Ils étaient athéniens comme nous sommes français et nous sommes européens comme ils étaient grecs ».

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