Chronique de second tour n° 6

01/05/2017

Certains électeurs hésitent. Ils envisagent de voter blanc ou de s’abstenir. Leur déception se comprend. Il est plus agréable de choisir, d’adhérer par conviction, que d’éliminer. Telle est pourtant la logique d’un scrutin à deux tours.

Une raison supérieure existe de voter pour Emmanuel Macron, la même qui a poussé les Français, en 2002, à soutenir massivement Jacques Chirac : c’est une « certaine idée de la France », éprise de liberté et de justice, prenant ses responsabilités dans le monde. Lorsque George W. Bush s’est lancé dans l’aventure irakienne, le Président Chirac a empli de fierté les Français qui lui avaient fait confiance l’année précédente, qu’ils soient de droite ou de gauche. Qui pourrait se reconnaître dans une Présidente copinant avec Vladimir Poutine et Bachar el-Assad, une Présidente cautionnant indirectement l’emploi d’armes chimiques contre des civils ?

Plus la perspective s’élargit, plus les enjeux sont clairs. Vu de l’extérieur, la désignation du Président de la République prend un autre éclairage. S’abstenir ou voter blanc, qu’est-ce que cela veut dire ? Nous ne pouvons pas laisser vide le siège de la France au Conseil européen, aux Nations Unies, au G20, à la conférence climat. Le risque, c’est que par la négligence d’hommes et de femmes de bonne volonté découragés, Marine Le Pen s’y installe.

De loin, les détails s’effacent. L’essentiel ressurgit, le temps long domine. La soi-disant dédiabolisation du Front national apparaît soudain pour ce qu’elle est : un masque sur le visage inchangé d’un parti odieux. A tous les sens du terme, Marine Le Pen est l’héritière de son père. Durant toute sa vie, elle n’a fait que graviter autour du FN. Au Parlement européen, elle a détourné l’argent public pour lancer son clan à la conquête de l’Etat. A l’inverse, Emmanuel Macron a émergé par son travail. Il a renoncé à une rémunération très élevée pour servir l’Etat. On lui reproche ses études, son succès professionnel. Mais n’est-il pas plus méritoire d’avoir réussi des concours difficiles, d’avoir exercé des fonctions dans le privé, que d’être une fille à papa ?

Le plus décisif, pour la cohésion nationale, c’est qu’Emmanuel Macron soit un modéré qui entend rassembler. Bienveillante, sa démarche laisse place au dialogue avec la droite de gouvernement comme avec la France insoumise. Marine, comme elle se fait désormais appeler, est une femme politique d’extrême droite qui n’hésite pas à diviser. Elle a beau renier son père et depuis peu, cacher son nom de famille pour rassurer, sa première mesure consisterait à mettre en œuvre la « préférence nationale », c’est-à-dire une discrimination haineuse. Si elle avait été au pouvoir, ose-t-elle insinuer, il n’y aurait pas eu d’attentat terroriste. C’est tout bonnement indécent. Voulons-nous donner, dans le monde entier, cette image-là de la France ?

Bien qu’elle se fasse photographier devant une bibliothèque, elle n’a manifestement pas lu certains ouvrages qui honorent la pensée française. Ni le Traité sur la Tolérance de Voltaire, ni L’Esprit des Lois de Montesquieu ne sont ses références. En prônant la discrimination, en refusant de se rendre aux convocations des juges, elle foule aux pieds les principes des Lumières. Il faut lire les livres. Et écouter les témoins vivants. Robert Badinter, dont le père a été déporté, l’a dit avec force dans le Journal du Dimanche du 30 avril : « le Front national rompt avec les valeurs républicaines ». La première moitié du vingtième siècle nous enseigne comment meurent les libertés publiques.

Ce n’est pas une insinuation. La brutalité est déjà perceptible. On cherche en vain un représentant du FN faisant honneur à la tradition de conversation et d’esprit français. J’invite ceux qui doutent de leur autoritarisme à visualiser leur manière de débattre, à coups de slogans et d’approximations. Bien des journalistes peuvent déjà témoigner de la manière dont ils pratiquent l’intimidation.

Quoiqu’elle évoque sans cesse les racines chrétiennes de la France, manifestement, Marine Le Pen n’a pas non plus lu l’Evangile. Jésus Christ n’était pas un zélote occupé à chasser les Romains de Judée, au nom de l’indépendance nationale. Il a prêché l’amour du prochain, Centurion et païens compris. Le lavement des pieds, le secours des affligés, à l’instar du bon Samaritain, ne sont pas la marque de fabrique du FN, prêt à priver les enfants d’école ou de soins parce que leurs parents sont en situation irrégulière. Marine Le Pen se targue de défendre la famille mais, dans le même temps, sans aucune miséricorde, elle vitupère contre le regroupement familial, elle refuse l’accueil de malheureux réfugiés de guerre. Et des chrétiens hésitent vraiment, en leur âme et conscience ?

En matière européenne, la confusion devient totale. Désormais, Marine Le Pen réclame à la fois la sortie de l’euro (son obsession de toujours) et, quoiqu’il soit « mort » (sic) selon elle, son maintien provisoire (un replâtrage opportuniste de l’entre-deux-tours). Les Français ont raison de se méfier, très majoritairement d’après les sondages, de ce petit jeu avec leur argent. Il n’a jamais été envisagé, dans les traités, de défaire l’euro. Au moment où la reprise économique est là, les projets brouillons de Marine Le Pen pourraient entraîner une nouvelle crise économique et sociale de grande ampleur. Et certains osent dire qu’Emmanuel Macron est dans le flou ! Faire preuve de responsabilité en refusant de démolir l’Union européenne serait vague mais en revanche prôner la fermeture des frontières et casser l’euro, sans jamais expliquer comment elle procéderait, serait un brevet de sérieux ?

Ceux qui hésitent ont raison de réfléchir avec calme. Mais qu’ils ne se méprennent pas. Ce qui se joue, le 7 mai prochain, c’est l’avenir de la France, République solidaire et partenaire fiable de l’Union européenne. Rien de moins.

Publicités