Chronique de second tour n° 4

27/04/2017

Lors d’une émission de télévision, Marine Le Pen s’est soudain déclarée européenne. Que veut-elle dire par là ? Aux électeurs désemparés par ces signaux contradictoires, à ceux qui, de bonne foi hésitent à faire leur choix, je voudrais donner quelques éléments d’appréciation.

Géographiquement, nous sommes tous, sur ce continent, des Européens. Les Suisses ou les Norvégiens, qui habitent des pays qui ne font pas partie de l’UE, ne sont pas moins européens que nous. Se déclarer Européen peut être la constatation d’un état. Cela n’en fait pas un projet.

Des relations entre Nations existent également en dehors de l’appartenance à l’Union européenne. Avec les Etats-Unis, la France fait partie par exemple d’une alliance militaire.

L’Europe des Nations, vantée par la candidate, n’en est pas moins un concept rudimentaire par rapport au cadre européen actuel.

Mme Le Pen abuse l’électeur si elle laisse entendre qu’il serait possible d’avoir les avantages de l’union actuelle, sans les contraintes du partage de souveraineté.

En démantelant l’Union européenne, le marché unique, l’euro, comme Mme Le Pen le souhaite, nous aurions en réalité beaucoup de « Nation » et peu d’Europe. Comme dans le pâté d’alouette, composé d’un cheval et d’une alouette, la défense du bien commun, supérieur, serait sacrifiée aux intérêts de chacun.

L’expérience nous a enseigné les limites de l’Europe des Nations. Dans l’entre-deux guerres, la bien nommée Société des Nations était censée empêcher de nouveaux conflits. Minée par le droit de veto de chaque Etat et le manque de vision commune, elle s’est révélée totalement impuissante. Le problème de l’Organisation des Nations Unies actuelle, à l’échelle globale est identique : le veto russe a récemment empêché par exemple de porter secours aux populations syriennes attaquées à l’arme chimique. Sans mécanisme destiné à surmonter le blocage d’une minorité, les Nations Unies sont en réalité… désunies. Et ce sont des civils innocents qui trinquent.

La valeur ajoutée de la Communauté européenne, depuis 1950, consiste dans le fait d’avoir créé des enceintes et des règles permettant de mieux décider ensemble. L’élaboration des propositions législatives par la Commission en charge de l’intérêt général, leur discussion au Conseil des ministres (représentant les Etats) et au Parlement européen (représentant les citoyens) permettent de sortir du choc des souverainetés nationales. Dans les enceintes de décision, le recours à la majorité permet de surmonter l’obstacle du veto. C’est plutôt quand l’unanimité reste hélas pratiquée que l’UE manque à sa mission : en matière de fiscalité, de politique étrangère ou pour le budget. Enfin, la Cour de justice permet de trancher les litiges entre Etats ou entre personnes morales ou physiques et institutions. C’est une avancée du droit considérable.

Dans l’UE, on négocie âprement, on s’écharpe parfois mais des décisions sont prises. Peut-on améliorer cette organisation ? Oui, c’est ce que propose Emmanuel Macron, résolument. Il reste trop de domaines où l’unanimité est requise, trop de mécanismes qui tournent à vide. Mais Mme Le Pen ne dit pas en quoi tout casser, et revenir en arrière, serait bon pour les Français. Elle vante une souveraineté qui est totalement abstraite.

Personne ne propose plus depuis longtemps de gérer la France à coup d’unanimité ou de droits de veto des régions dressées les unes contre les autres. Et ce qui nous paraît absurde pour la France, serait intelligent pour l’Europe ?

L’enjeu n’est pas mineur. Il est même vital et je ne donnerai qu’un exemple : le changement climatique.

Pour atteindre les objectifs « climat », avoir une politique commune de l’énergie ambitieuse et des fonds d’investissement facilitant la transition énergétique est un atout. L’UE actuelle offre un cadre utile qui doit être approfondi. S’en passer nous ferait perdre toute chance de peser sur la tentation de certains partenaires de n’en faire qu’à leur tête. Pour que l’Allemagne ou la Pologne renoncent à l’usage du lignite et du charbon, mieux vaut conserver des outils d’influence sur elles.

Le monde des Etats, vanté par les souverainistes, pourrait se révéler littéralement invivable : en énonçant son slogan égoïste America First, en coupant les crédits pour la lutte contre l’économie carbonée, Donald Trump met en péril l’avenir de nos enfants.

Ainsi, non seulement nous avons besoin de conserver l’Union européenne envers et contre tout, pour gérer les relations entre Européens, mais nous aurions même besoin d’étendre ce prototype à la planète : si nous arrivions à exporter le concept d’une organisation comportant un contrôle du respect des engagements pris, des espaces de débat démocratique et une cour sanctionnant les passagers clandestins, nous rendrions un grand service à l’humanité.

Mme Le Pen européenne, c’est un peu l’histoire du loup qui enfile une peau de mouton et frappe à la porte pour abuser les biquets que leur mère a laissés seuls à la maison… Mais les biquets ne sont pas si sots.

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