Chronique de second tour n° 2

25/04/2017

Présidente de l’intergroupe de lutte contre la pauvreté du Parlement européen depuis des années et, à ce titre, en contact permanent avec des personnes démunies, des SDF, des associations qui font un travail admirable, je suis scandalisée de la manière dont la souffrance des plus pauvres fait l’objet de récupération politique, à la veille du second tour, par Mme Le Pen.

Dans certaines villes ou campagnes, de nombreux Français vivent derrière des murailles de précarité et de préjugés. Ils vont mal. C’est incontestable. L’une des priorités absolues de l’action publique, l’une des raisons de l’engagement d’Emmanuel Macron c’est de mettre fin à ce qu’il appelle une forme d’assignation à résidence dans des quartiers gangrenés par les trafics, des campagnes désertées, des régions désindustrialisées.

Notre but est de retrouver la fraternité inscrite sur le fronton de nos mairies, de redonner à tous les Français leur dignité, de leur offrir un avenir. Mais nous respectons trop les personnes démunies pour proposer des politiques simplistes qui se fracasseront sur le mur des réalités. Il arrive souvent, en économie, que les solutions ayant l’apparence du bon sens se révèlent, à l’usage, catastrophiques. Par respect pour les électeurs, et même s’il est plus difficile de tenir un discours de vérité que de raconter des sornettes, il est temps de dénoncer plusieurs mensonges.

Premier mensonge. L’Europe n’aurait profité qu’aux élites. C’est faux. Non seulement elle a évité à tant de jeunes gens de tous milieux sociaux d’être tués sur des champs de bataille mais elle a permis, pendant des décennies, la reconstruction de pays ravagés par la guerre, la préservation de l’agriculture européenne ou le développement des régions en retard.

Quand je visite des prisons, je vois la différence entre celles où le Fonds social européen (FSE) finance des activités professionnelles et celles qui n’y ont pas eu accès, faute d’avoir monté des dossiers.

La baisse des prix dans le marché unique profite essentiellement aux petits budgets. Le Front national dénonce la concurrence alors que la rente profite aux grands groupes et aux nantis ; l’émulation au contraire, bénéficie aux petits entrepreneurs et aux ménages modestes.

Et si l’on revenait sur des échanges libres, qui paierait la facture de la merveilleuse idée du Front national de « taxes sur les produits importés » ? Les consommateurs, pauvres compris.

Deuxième mensonge. L’Europe pénalise les plus pauvres. C’est une défausse. L’Union européenne (UE) n’a rien à voir avec quatre politiques centrales pour lutter contre la pauvreté : le logement, l’école, la formation, la santé. Si la France ne construit pas assez de logements sociaux et gaspille un argent fou pour des solutions de fortune dans des hôtels insalubres, si l’éducation nationale ne forme pas bien les enfants défavorisés, si la formation professionnelle ne bénéficie pas en priorité aux chômeurs, si l’hôpital peine parfois à assurer ses missions, Bruxelles n’y est pour rien. Le Front national cherche des responsables pour éviter d’affronter des dérives qui sont hélas bel et bien « made in France ».

Troisième mensonge. L’Union européenne est l’ennemie du social. C’est faux. L’un des objectifs du traité de Rome de 1957 était d’ « améliorer les conditions de vie et d’emploi des Européens ». Il reste valable, même si les priorités de l’UE doivent incontestablement être revues, comme Emmanuel Macron l’a proposé.

Et d’ailleurs, quelle est l’alternative ? C’est toute l’escroquerie souverainiste : si demain, c’était « chacun pour soi », en quoi aurions-nous plus de moyens d’éviter que les autres Etats européens pratiquent une course vers le moins-disant social ? Nous éviterions sans doute la main d’œuvre détachée mais nos entreprises auraient plus de mal dans les autres marchés européens fermés. Or beaucoup d’emplois chez nous dépendent de contrats dans l’UE. Si nous encouragions le démantèlement de l’UE au lieu de la réformer en profondeur comme le propose Emmanuel Macron, les autres ne se priveraient pas de recourir à des méthodes musclées. Un monde coopératif est par définition plus social que la jungle où des Etats retournés à l’état sauvage s’opposeraient frontalement.

Ce sont les Etats membres qui, pour garder leur marge de manœuvre, ont refusé la convergence fiscale. Ils ont toléré que dans le marché unique, certains jouent aux passagers clandestins, au détriment de tous. La concurrence fiscale déloyale est fille du souverainisme. Seule une vision européenne de partage plus poussé de la souveraineté, comme celle d’Emmanuel Macron, peut contrecarrer cette tendance. La commissaire européenne Margrethe Vestager, en sanctionnant l’Irlande pour ses accords avec Apple, est la première à s’être attaquée aux multinationales jouant les Etats souverains les uns contre les autres.

Quatrième mensonge. La sortie de l’euro va aider ceux qui galèrent. C’est archi-faux. Non seulement, il faudrait qu’ils s’habituent à jongler encore avec une nouvelle monnaie (certains se rappellent encore nos grands-mères perdues avec le « nouveau franc »…) mais le Front national ne dit jamais comment, en pratique, cette politique serait mise en œuvre. En Grèce, quand on a cru la sortie de l’euro imminente, un début de panique bancaire a eu lieu.

Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois dans mes chroniques, la dévaluation de la monnaie diminuerait le pouvoir d’achat sur les produits importés. Pour ceux qui ont du mal à payer l’essence, ce serait un drame. Pourquoi rajouter un problème à ceux qu’ils ont déjà ?

On peut le regretter ou s’en réjouir mais la sortie de l’euro n’est pas prévue. Pour nos partenaires, ce serait la trahison de nos engagements, pour les créanciers de la France, une tromperie coûteuse. Ils ne nous prêteraient pas en francs pour financer les promesses ruineuses de Mme Le Pen (augmentations des salaires, des retraites, des dépenses éducatives, militaires, etc.). Comme en 1981 – 1982, quand François Mitterrand a cru possible une politique de relance à tout va, la France serait vite à genoux. On peut difficilement faire un bras d’honneur à ses créanciers et s’étonner qu’ils soient ensuite moins coopératifs.

Cinquième mensonge. L’austérité est imposée par l’Europe. C’est une vue de l’esprit. La France ne respecte pas les règles européennes de maîtrise des finances publiques. Elle dépense beaucoup plus d’argent public en proportion de la richesse nationale que les autres pays de l’UE (près de 57 %). Ce niveau élevé a certes permis d’atténuer légèrement les inégalités mais il n’est pas tenable. Certains pays européens qui dépensent moins que nous ont des services publics performants. Ils sont tout simplement mieux gérés. En finançant notre protection sociale à crédit, nous mettons sur le dos de nos enfants des dettes indues. La protection sociale a besoin de réformes. Emmanuel Macron assume qu’il est temps de repenser un système né après-guerre, dans un contexte particulier.

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La solidarité commence par un discours de vérité. Si les candidats à la Présidence de la République ont une responsabilité, c’est celle-là.
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