de Christian Böhmer

Avec l’aimable autorisation de la dpa Deutsche Presse-Agentur GmbH, Hamburg, www.dpa.de

Paris (dpa) – L’élection présidentielle française en avril et en mai est également suivie avec inquiétude dans les pays européens voisins. En effet, en cas de victoire de la populiste de droite Marine Le Pen, la France, pays fondateur de l’Union européenne (UE), se détournerait de l’Europe. Sylvie Goulard est investie, notamment pour les questions européennes, dans l’équipe de campagne du candidat social libéral Emmanuel Macron. L’ancien ministre, étoile montante de la politique, qui se présente en tant que candidat indépendant, affiche une position pro européenne et souhaite un véritable partenariat franco-allemand. Dans cette interview, Sylvie Goulard parle de la colère perceptible dans son pays, sans épargner le sujet tabou du ressentiment anti allemand.

Comment voyez-vous la France avant les élections ?

On ne peut jamais savoir comment va tourner une élection dans un pays aussi meurtri. Les sondages peuvent très bien se tromper. Nous sommes dans une situation où personne ne peut prévoir qui sera au deuxième tour (le 7 mai, N.D.L.R.). Par ailleurs, nul ne sait si un attentat ne se produira pas d’ici les élections, ce qui pourrait bien bouleverser le pays.

L’ancien Premier ministre conservateur Alain Juppé a évoqué la possibilité d’une guerre civile en France. Considérez-vous également ce danger comme possible?

Je ne parlerais pas de guerre civile. Le terme de « guerre » est trop souvent utilisé. De plus, il n’est pas toujours approprié, ni pour la société, ni pour le terrorisme. Par contre, il y a une colère, un ressentiment désormais perceptible dans la population. Cela n’est pas toujours pris en compte à Paris. Même si les gens bénéficient d’une aide sociale, ils ont l’impression de ne pas avoir de perspectives. Il y a vraiment une fracture dans les mentalités. Et il y a de vraies difficultés dans le quotidien, lorsqu’on regarde les niveaux de revenus. En France, près de neuf millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.

La colère – contre qui ?

Il y a un certain déni et une indifférence parmi les élites. Ce sont ceux qui sont loin qui décident. Il y a aussi une grande méfiance envers le secteur de la finance et une peur de l’autre, quel qu’il soit : Blancs contre Noirs, Maghrébins contre Blancs, tous contre Bruxelles, certains aussi contre l’Allemagne qui devient un bouc émissaire idéal. Certains se permettent de critiquer l’Allemagne, pour obtenir le ralliement de leur auditoire. Ils cherchent à cristalliser la colère des citoyens sur des sujets précis. Mais dans l’ensemble, les Français ne sont pas germanophobes. Ils ne connaissent pas forcement bien l’Allemagne, mais ils en ont une image plutôt positive. C’est l’atmosphère qui est chargée d’acrimonie, d’aigreur générale.

La France est présentée souvent comme un pays en crise, est-ce justifié ? 

La France se considère tout particulièrement comme un grand pays. Mais elle n’est pas la seule, comme nous avons pu le voir avec le Brexit l’année dernière. Il y a cette tentation de se dire : « nous allons retrouver notre grandeur passée ». Chacun est un peu nostalgique. En réalité, c’est illusoire car le monde a changé. Regardez l’évolution démographique ou le potentiel économique exponentiel de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de l’Indonésie ou d’autres pays.

Marine Le Pen prône la sortie de la France de l’euro. Cela aurait des conséquences graves pour toute l’Europe. Pourquoi en parle-t-on aussi peu ?

Mme Le Pen peut se permettre de dire n’importe quoi sur l’euro, parce qu’elle joue sur les questions identitaires. Elle se tourne vers les personnes en colère, qui ont le sentiment de n’avoir rien à perdre.

Est-ce que cette élection constitue également un référendum sur l’Europe?

Il y a là un paradoxe. D’un côté, si vous demandez l’objet de l’élection présidentielle, tout le monde répond que c’est la France. Les équipes de campagne se concentrent sur la France. Tout le monde croit que nous sommes en train d’élire uniquement le Président de la République française. De l’autre côté, la position sur l’Europe entre également en jeu – celle-ci est soit positive, comme chez Emmanuel Macron, soit négative chez Marine Le Pen qui en fait son bouc émissaire.  

On parle beaucoup d’ « incertitude », à juste titre ?

Comme Président, les Français ont connu tour à tour Nicolas Sarkozy, qui était hyperactif, puis François Hollande, qui était perçu comme trop passif. Les deux Présidents n’ont pas particulièrement rassuré les Français. Chacun pour des raisons différentes. Nous avons donc derrière nous près de dix années d’incertitude, durant lesquelles les affaires du pays n’ont pas été gérées avec la sérénité nécessaire.

La campagne présidentielle semble être très volatile. Les candidats montent et retombent. Pour quelle raison?

Pendant des décennies, le paysage politique était clair : il y avait les socialistes et les gaullistes. Ces catégories sont désormais obsolètes. Personne ne peut dire ce que le Général de Gaulle ferait aujourd’hui.

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