Chronique de France et d’Europe n° 9

12/04/2017

Avant une élection présidentielle aussi décisive pour l’Europe, la relation franco-allemande mérite d’être abordée de manière approfondie, d’où cette seconde chronique.

Je n’évoquerai pas ici la routine des sommets et des commémorations. Je n’entrerai pas même dans la question de savoir qui, de Martin Schulz ou d’Angela Merkel sera le prochain chancelier. Certaines positions sont communes à tous les camps : malgré leurs différences, aucun dirigeant allemand ne remettra en question la stabilité monétaire ou le respect des règles. A tous, la dette restera vraisemblablement plus suspecte qu’aux Latins. En outre, la coopération franco-allemande doit rester au-dessus des rivalités partisanes. L’appui de François Mitterrand, homme de gauche, au chancelier chrétien-démocrate Helmut Kohl en 1983, sur la question des euromissiles, comme la coopération étroite de Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, l’ont prouvé. Emmanuel Macron, s’il est élu, travaillera avec les autorités que le peuple allemand aura choisies.

Avant toute chose, je rappellerai le prix de la paix. Les générations se suivent. A celles qui connaissaient dans leur chair les drames de la guerre succèdent les plus jeunes qu’il faut faire réfléchir sur leurs privilèges d’enfants de la stabilité.

Depuis les guerres napoléoniennes qui ont trempé le nationalisme allemand et inspiré Clausewitz, nous savons comment le refus du compromis engendre le conflit : « la guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » écrivait le général prussien. C’est cette illusion  de « tordre le bras à l’autre » qui peut pousser chacun aux pires extrémités. L’Europe, c’est la France et l’Allemagne dialoguant ensemble, dans le respect mutuel, quoiqu’il arrive.

Livrés à leur pente naturelle, les deux pays ont plutôt tendance à diverger. La relation franco-allemande est donc moins une alliance facile qu’un « surmoi », au service de l’intérêt supérieur européen. Et cette Europe-là, attachée à la solidarité et à la liberté, à la préservation de la planète, compétitive, ouverte, est plus que jamais nécessaire face à Donald Trump, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan.

Il est temps de dépoussiérer le franco-allemand, de le tourner vers l’avenir dans un monde qui change. Ces dernières années, nous avons hélas perdu un temps assez considérable à chercher des coupables plutôt que des solutions. En proie à des bouleversements qui les dépassent, les êtres humains cherchent des boucs émissaires. Dans sa fable, Les Animaux malades de la peste La Fontaine décrit parfaitement le processus : face à une épidémie – une « crise », dirions-nous aujourd’hui – les souverains sont désemparés. Il s’en suit une fuite en avant, au plus haut niveau, encouragée par certains courtisans occupés à sauver leur peau. A la fin, le plus fragile est désigné coupable. L’âne paie pour les autres. C’est « haro sur le baudet » !

La construction européenne, comme la mondialisation ou l’immigration engendrent des problèmes qu’il serait vain de nier. Mais l’UE et « l’autre » sont à ce point vilipendés parce qu’une révolution technologique, démographique et environnementale bouleverse l’Occident sans que la plupart des politiques n’osent le dire. Ils n’avouent ni l’ampleur, ni le caractère irréversible de certains changements. Accrochés au monde d’hier, ils n’ont pas toujours le courage d’affronter la réalité. Alors, ils la repeignent à leurs couleurs ou prennent leur nostalgie pour un projet d’avenir : « retourner au franc », « retrouver la souveraineté », voilà leurs obsessions. Une fois élu(e)s, ils devraient affronter la force industrielle de la Chine, la puissance technologique de la Silicon Valley ou l’arsenal numérique de la Russie, mais sur les estrades, ils se gardent bien d’en parler.

La désignation d’un coupable permet de décharger les tensions tout en détournant l’attention. « Bruxelles », « les musulmans » ou « la finance » cristallisent à merveille les mécontentements. L’objet du rejet importe finalement moins que le rejet  lui-même car c’est autour du « ras-le-bol », et non d’un projet alternatif viable que l’opinion se structure et le clan se ressoude. Le discours devient de plus en plus nationaliste, pour ne pas dire tribal, désignant à l’extérieur du groupe « l’ennemi » à abattre : l’Allemagne pour Jean-Luc Mélenchon, l’euro pour Mme Le Pen quand ce n’est pas l’UE entière.

La seule parade durable, c’est un discours positif sur l’UE et des résultats.

Parce qu’après-guerre, nous avons rejeté ensemble, avec les Allemands, la tentation de nous jeter mutuellement la pierre, parce que nous avons refusé ensemble le sacrifice de nos fils, notre première mission devrait consister à apporter enfin des solutions concrètes, en sortant des reproches mutuels et des demi-mesures. Nous devrions aussi réfléchir au moyen de protéger la démocratie contre ces dérives, de lutter ensemble contre les « faits alternatifs » et mensonges bon marché.

La prise de conscience a débuté. Un mouvement citoyen, résolument pro-européen, attaché à lutter contre le populisme, est né en Allemagne au début de l’année. Tous les dimanches, à Berlin, à Cologne et peu à peu dans toute l’Europe, il rassemble des milliers de gens. C’est « pulse of Europe », l’Europe, le cœur battant.

Publicités