Présidentielle 2017- Chronique de France et d’Europe n° 1

« Je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies (…), que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes et l’envie que j’aurais de vous rendre service ». Toinette, Le Malade imaginaire de Molière

La manière dont le Front national[1] entend guérir la France fait penser à la servante du Malade Imaginaire, de Molière. Toinette souhaite que l’état du patient empire pour mieux faire valoir ses talents de prétendu médecin. Rien n’y manque, pas même la tentation de parler latin. « Ignorantus, ignoranta, ignorantum » dit Toinette pour masquer ses propres insuffisances. « Lex monetae » répond le FN pour transformer d’un coup de baguette magique les euros en francs.

D’autres candidats pensent gérer l’euro comme si la France n’avait pris aucun engagement auprès de ses partenaires. Ils empochent les avantages de la monnaie unique, tout en faisant comme si elle ne l’était pas.

Un Président de la République sérieux ne joue pas avec la monnaie

Il ne faut pas confondre élection présidentielle et partie de Monopoly. En apparence, un billet de banque, ce n’est qu’un bout de papier. Mais seule la confiance assure qu’un billet, aux yeux de tous, vaut bien 5 ou 50 euros. Autrefois, comme garantie, on mettait l’effigie du souverain sur les pièces. Aujourd’hui, sur les euros, la signature du gouverneur de la Banque centrale atteste leur authenticité.

L’histoire récente nous rappelle les déboires de ceux qui croient pouvoir s’affranchir des contraintes monétaires. En 1982 / 83, François Mitterrand a dû brutalement changer de politique économique tant le franc était fragilisé. Même la farouche Margaret Thatcher avait fini par rejoindre le Système monétaire européen mais le Royaume Uni a dû le quitter en 1992, en raison d’attaques violentes contre la livre sterling entraînant la chute de son successeur John Major.

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Jouer avec la monnaie réduirait le pouvoir d’achat des Français

Bien des Français ont assez de mal à joindre les deux bouts, ils ont une vie trop dure pour gérer un changement de monnaie. Ce seraient les plus modestes, les familles, les salariés qui auraient, en effet, le plus à perdre avec l’augmentation des prix des produits courants.

Aujourd’hui, l’euro est stable, plus stable que le franc n’a jamais été. Bien que la zone euro ait été durement secouée par la crise financière venue des Etats-Unis en 2008, notre monnaie ne s’est pas dépréciée. Ceux qui ont quelques cheveux blancs se souviennent de la période antérieure à l’euro où, régulièrement, la valeur du franc était revue à la baisse. A cette époque, le Deutsche Mark a souvent été réévalué (en enrichissant les Allemands), le franc, comme la lire italienne, dévalué (en nous appauvrissant). Et les entreprises, les agriculteurs, les particuliers devaient subir les risques et les frais de change.

La France n’était pas si souveraine que cela. Les décisions se prenaient déjà à Francfort mais, à la Bundesbank, il n’y avait pas deux Français autour de la table, comme à la Banque centrale européenne.

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1 nouveau franc = 1 euro ?

Cette affirmation est un tour de passe-passe : l’un des buts affichés du passage au franc étant de dévaluer la monnaie, le nouveau franc pourrait bien valoir 1 euro le jour de sa création, très vite, il vaudrait beaucoup moins. Même si leur salaire restait formellement le même en nouveaux francs, les Français pourraient acheter moins de choses.

L’objectif, nous dit-on, est de faire baisser le prix des produits fabriqués en France pour mieux les vendre à l’étranger. Mais, dans le même temps, puisque la monnaie aurait perdu de sa valeur, les prix des produits importés de l’étranger augmenteraient : par exemple l’énergie importée serait plus coûteuse (d’où des hausses à attendre de l’essence ou du gaz), tout comme certaines matières premières (le cacao, le café), ou encore certains produits que la France ne fabrique plus (les téléphones portables, les jouets, certains médicaments).  Les biens importés représentent environ ¼ des achats des Français, ce qui rendrait ces hausses très sensibles pour les consommateurs. Chacun peut comprendre que les entreprises françaises devraient aussi répercuter l’augmentation du prix des matières premières dans leurs coûts de fabrication : par exemple une entreprise de maroquinerie importe des peaux, une entreprise de pâte à tartiner importe des noisettes et du cacao. En Angleterre, après le Brexit qui a fait chuter la livre de 15 %, le prix de produits alimentaires courants a nettement augmenté.

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Jouer avec la monnaie réduirait l’épargne des Français

Un Président de la République sérieux ne prive pas les Français du droit de faire des projets en sachant où ils vont, qu’ils veuillent mettre un peu d’argent de côté pour leur retraite ou pour leurs petits-enfants. Son rôle n’est pas non plus de compliquer la vie des entreprises qui ont déjà du mal à investir et à créer des emplois.

Pour les épargnants, la dévaluation rognerait ce qu’ils possèdent sur leur compte, leur livret de caisse d’épargne ou en assurance-vie. Des économies d’une vie partiraient en fumée. Est-ce vraiment dans l’intérêt du « peuple » ?

Les plus riches, les détenteurs de gros capital auraient toujours des conseillers en patrimoine pour placer leur argent à l’abri, à l’étranger. On voit mal les Français bien informés laisser leur argent en France, pour y perdre à coup sûr, alors qu’en un clic de souris, ils peuvent le transférer légalement en Allemagne ou au Luxembourg, et y gagner. Ou alors le nouveau Président devrait instaurer un contrôle des changes strict, voire des restrictions des retraits dans les distributeurs automatiques. Ce n’est pas une hypothèse farfelue destinée à faire peur ; c’est ce qui s’est passé récemment en Grèce ou à Chypre, pour éviter l’hémorragie d’argent à l’étranger.

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Jouer avec la monnaie ruinerait notre crédit dans le monde

Hors des frontières de la zone euro, notre monnaie inspire confiance. Elle représente d’ores et déjà 20 % des réserves détenues dans les coffres des banques centrales, aux côtés de lingots d’or et de dollars, par exemple. Ceux qui mettent dans leur programme présidentiel qu’ils feront de l’euro une monnaie de réserve comme le dollar peuvent se rassurer, c’est déjà le cas.

L’euro est utilisé pour environ 30 % des paiements de biens et services. Pour nos entreprises et nos banques, l’usage de l’euro a des conséquences très concrètes : c’est le moyen d’échapper aux décisions extra-territoriales des Etats-Unis qui, sous prétexte qu’une transaction est payée en dollar, s’arrogent des droits de contrôle indus.

En outre, la dette française est financée à 60 % environ par des prêteurs internationaux. Une partie vient de fonds tels que des fonds de pension qui collectent l’épargne de travailleurs chinois ou américains désireux de financer leur vieillesse ou les études de leurs enfants, dans des pays où il n’y a ni retraite par répartition, ni universités abordables. Ne pas les rembourser en euros, la monnaie dans laquelle ils nous ont prêté, ne serait pas sans conséquences. On aurait beau leur parler latin, en invoquant la « lex monetae », ils seraient bel et bien floués et l’image de la France ne s’en trouverait pas améliorée. Drôle de patriotisme que celui qui vise à détruire le crédit de la France  dans le monde entier ! Il y a fort à parier qu’un grand nombre d’entre eux et, plus encore, d’autres fonds assez agressifs se lanceraient dans des contentieux longs et coûteux pour récupérer leur dû. Le cas de l’Argentine nous le démontre.

Quant à croire qu’après ces mauvais procédés, la France trouverait très facilement à emprunter en francs, c’est bien naïf. Vu la dégradation de notre image, les prêteurs hésiteraient ou exigeraient au moins des taux beaucoup plus élevés. Chaque famille endettée pour acheter une maison sait combien le niveau de taux d’intérêt influe sur le montant des échéances. En général, on essaie de renégocier son prêt à la baisse ! Si, à cause du retour au franc, il fallait payer plus pour le service de la dette, ce serait autant de moins pour l’école ou la justice, par exemple.

Grâce à l’euro, la France s’endette à des taux quasi nuls. Au début des années 80, avant l’euro, l’écart de taux avec l’Allemagne était de plus de 5 %. Le montant astronomique de la dette de la France (2160 milliards) invite plutôt à la prudence qu’à agir sur un coup de tête.

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Un Président de la République sérieux ne nous fâche pas avec le reste de l’UE

Rien n’est plus mensonger que de faire croire à une sortie rapide et sans heurts de la zone euro. Les traités signés par notre pays avec nos partenaires, au premier rang desquels l’Allemagne, n’ont jamais envisagé cette hypothèse. La réintroduction du franc, en violation des engagements de la France, ne serait ni aisée, ni de nature à améliorer nos relations avec des pays qui, quoiqu’il arrive, resteraient nos voisins et nos principaux clients / fournisseurs.

Nous serions la cause de fortes turbulences sur les marchés, coûteuses pour nos partenaires. Victimes de notre manque de fiabilité sans avoir eu leur mot à dire, ils seraient furieux à juste titre.

Les partisans de la sortie de l’euro n’expliquent d’ailleurs jamais en quoi nous aurions plus d’instruments de pression sur l’Allemagne, une fois que nous serions sortis de l’eurosystème (BCE et banques centrales de la zone euro). Ni pourquoi les Italiens, s’ils retournaient en même temps à la lire résisteraient à jouer eux aussi de dévaluations compétitives. Ce qui est vendu comme plus de souveraineté revient en réalité à plus de risques de confrontation et de guerre des monnaies entre Européens. Ce serait un retour en arrière, dans un monde devenu entre-temps plus hostile. A l’époque du franc, la Chine n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. La monnaie nationale pèserait encore moins qu’avant l’introduction de l’euro.

Quand on est passé à l’euro, des années de préparation ont été nécessaires, pour un évènement constructif, décidé en commun avec nos partenaires. Les caissières ont été formées, les employés de banques entraînés, les entreprises et les particuliers informés, en toute sérénité. Faire le chemin en sens inverse, sans anticipation ni confiance, sans clé de répartition des dettes et des avoirs qui, dans la période de l’euro, ont été accumulés en commun, serait beaucoup plus incertain.

Ceux qui le proposent ont beau jeu de reprocher aux pro-européens de faire peur.  Qu’ils expliquent posément comment ils procéderaient, sans prendre leurs désirs pour des réalités. A ce jour, les explications qu’ils donnent sont peu convaincantes quand elles ne sont pas carrément indigentes. Ainsi par exemple des propositions très vagues consistant à faire coexister deux monnaies. La vie des entreprises et des ménages serait fort compliquée si deux monnaies existaient en parallèle.

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Enfin, il est faux de soutenir que la Banque de France peut imprimer autant de monnaie qu’elle veut

La Banque de France est indépendante. En outre, depuis 1973, elle n’a pas le droit de créer de la monnaie à coups de « planche à billets » (avances au Trésor public). C’est d’ailleurs le cas dans la plupart des pays avancés (depuis 1951 pour les Etats-Unis, 1998 pour le Royaume-Uni). Comme nous l’avons rappelé plus haut, la monnaie c’est de la confiance ; si un Etat est tenté d’en mettre plus en circulation que la richesse effectivement créée dans le pays par le travail des hommes et des femmes qui y vivent, cette monnaie perd peu à peu de sa valeur.

C’est ce qui s’est passé dans les années 1920 en Allemagne, traumatisant durablement le peuple allemand. C’est ce qu’ont tenté le Vénézuela et le Zimbabwe plus récemment, sans grand succès.

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Ainsi, les raisons qui ont poussé à la création de l’euro restent tout à fait valables : la stabilité, la protection contre les fluctuations des changes, la recherche de taux d’intérêt bas pour mieux financer les projets des familles et des entreprises, les avantages d’une devise mondiale respectée.

Je reviendrai dans un autre article sur les réformes à apporter à l’union économique qui accompagne la monnaie. S’agissant de l’euro lui-même, aucune raison valable n’existe pour l’abandonner.

Les électeurs sont assez intelligents pour savoir qu’en matière d’argent, on ne lâche pas la proie pour l’ombre. A ceux qui font ces propositions échevelées d’expliquer comment ils entendraient procéder.

Il faut être bien peu responsable pour se lancer dans la destruction de l’euro, comme ils le font à ce jour, sans plan sérieux. Les victimes de cette illusion seraient les plus démunis.

[1] Voir http://www.frontnational.com/pdf/fin-euro.pdf

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