Article publié sur le site internet du Point le 6 février 2017

D’Emmanuel Macron, certains demandent s’il a « un programme ». A quelques semaines de l’élection présidentielle, la question est tout à fait légitime car la démocratie appelle la transparence. Cessons toutefois de faire comme si, en 2017, c’était l’unique enjeu.

Sans doute sommes-nous tous trop saturés d’informations pour garder une bonne vue d’ensemble. Il suffit pourtant de lire ou de réécouter ses nombreux discours et interviews pour constater qu’il s’est déjà exprimé sur de nombreux sujets : sur le travail qui vaut mieux que toutes les allocations ; sur la nécessité de réformer la sécurité sociale, pour la préserver ; sur l’importance de la création de richesses qui invite à investir dans le numérique, la transition énergétique, la modernisation de la puissance publique ; sur la santé avec le remboursement des lunettes et soins dentaires ; sur l’Europe, avec une vision exigeante de la relation franco-allemande et de l’avenir de l’UE. Sur la défense, sur les finances publiques, sur le logement, sur la laïcité. On pourrait continuer.

La substance est là mais aussi une nouvelle méthode, non moins cruciale : en 2017, la société française attend autre chose qu’un pavé de mesures rédigées à Paris par des équipes coupées du territoire. Comme députée européenne, habituée au reproche d’une Europe trop technocratique, incapable de parler au cœur des gens, la démarche me plaît. Rarement, sur le terrain, on m’a demandé des fiches techniques. Présidente de l’intergroupe de lutte contre la pauvreté du Parlement européen, j’ai appris auprès d’ATD Quart, la justesse d’usages que les travaux théoriques de l’économiste Esther Duflo, au MIT ont confortés : la lutte contre la pauvreté a plus de chances d’aboutir si elle est conçue et mise en œuvre avec ceux auxquels elle s’adresse. En ayant une vision de l’homme avant toute chose.

Dès le lancement d’En Marche, la volonté a été claire de procéder autrement. Pour les jeunes envoyés faire du porte-à-porte au printemps 2016, il ne s’agissait pas de vendre aux Français un programme imaginé sans eux mais d’en dessiner les contours avec eux.

Si un candidat dépourvu d’une vision pyramidale de la société, est convaincu que des trésors d’initiatives sont cachés partout et que les Français aspirent à l’autonomie, mieux vaut qu’il les encourage à se prendre en mains. Les visites de terrain sont également différentes selon qu’elles consistent à émettre  ou à recevoir un message. Peu à peu, les déplacements nourrissent le programme. Il ne pouvait pas les précéder.

A l’heure du numérique, cette aspiration à l’interaction ne cesse de se renforcer. Moins qu’avant, les relations sont verticales, fondées sur l’autorité. Des réseaux d’échanges de savoirs se développent. La créativité, la capacité à créer de nouveaux liens, s’affirment. Des entreprises modifient leur organisation, des pédagogues, des universitaires, renversent leurs logiques. Aux yeux des amateurs de jardins à la française, la société numérique est sûrement désorganisée, pour ne pas dire incontrôlable mais elle est infiniment plus vivante. C’est pourquoi la vision hiérarchique des rapports gouvernants / gouvernés qu’ont tant de politiques est en partie dépassée. Et c’est heureux. Car l’ancien système, ce sont souvent des inégalités qui perdurent, des femmes cantonnées dans des rôles subalternes, sous le plafond de verre, et des jeunes qui, à part quelques héritiers, sont tellement tenus à l’écart qu’ils se découragent. C’est peut-être ce qu’En marche a compris et c’est ce qui dérange.

En outre, soyons francs. Combien de programmes détaillés ont vraiment été mis en œuvre par le passé ? Un peu de sobriété et d’humilité valent mieux que la sacralisation de promesses vite oubliées. Quand les politiques font miroiter des lendemains qui chantent, souvent les électeurs déchantent. La complexité du monde interdit l’arrogance, elle invite au pragmatisme. Dans cette campagne, que de programmes irréalistes foulent aux pieds les contraintes de l’interdépendance européenne ou, tout simplement, du réel. Et quand d’autres prétendent que parce que tout est écrit d’avance, tout se fera sans heurts, qui abusent-ils ?

Certains précédents européens devraient nous alerter. Au Royaume-Uni, le gouvernement Cameron avait un programme, son « Manifesto » de 2015, sur papier glacé. C’est sur cette base qu’il a lancé le référendum sur la sortie de l’UE. En réalité, le résultat sera bien plus radical : la sortie du marché unique européen, le saut dans le vide commercial n’étaient pas au programme. Dans la Grèce d’Alexis Tsipras, les promesses référendaires n’ont pas mené bien loin non plus.

Enfin, la constitution de la Vème République donne de larges pouvoirs au Président mais il s’appuie sur un gouvernement, responsable devant le Parlement. C’est en reconnaissant pleinement aux assemblées leur fonction d’initiative et de contrôle, c’est en travaillant avec les salariés, les familles, les syndicats, les chefs d’entreprise qu’on mettra en œuvre avec succès les réformes dont le pays a besoin.  Pas parce qu’un Président tout puissant imposera les mains comme jadis le monarque guérissait les écrouelles.

Un contrat avec la nation viendra bientôt, et plus de détails sur le projet pour la France et l’Europe d’Emmanuel Macron. Mais ce qui compte le plus, dans ce scrutin, c’est de convaincre tout un pays de reprendre confiance en soi, à mesurer son fabuleux potentiel. Dans Le Rhin, Victor Hugo, visionnaire, appelait les Français à penser l’utopie pour éviter la guerre et la révolution. Il invitait à porter le regard non pas sur le détail d’aujourd’hui mais sur les enjeux du siècle à venir, à dire non  pas seulement « cela sera » mais surtout « voici comment ».

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